Addendum

Pureté limpide

Notice de Wang Shixiang

Sur Ouyang Xiu

et «l’insondable vertu du qin»

Ouyang Xiu, poèmes

Deux poèmes offerts à un Maître taoïste (I et II)  /  En jouant du qin

Pureté limpide 清梵

Notice de Wang Shixiang

Gros plan sur la texture en peau de serpent

Qin «Pureté Limpide». Craquelures en forme de peau de serpent

Couleur noire. Grandes craquelures en forme de ventre de serpent. Mêmes craquelures pour le dos de l’instrument, suivant cependant un mouvement oblique dû, peut-être, à l’orientation inappropriée des veines du bois de la planche inférieure.

Qin “Pureté limpide” de face

À l’intérieur de ce qin, de part et d’autre du bassin du dragon, figurent deux inscriptions en écriture régulière : «Première année de l’ère Tianqi (1621‑1627), au printemps» et encore «Construit dans l’atelier de Zheng à Qiantang».

Au dessus du bassin deux caractères gravés en écriture sigillaire, rehaussés de laque dorée, affichent le nom de l’instrument : «Pureté limpide». Sous cette ouïe figurent deux sceaux, le premier, circulaire «Souffle limpide du Ciel et de la Terre», le second, carré «Réunion des bienfaits et transmission des richesses».

Sur la gauche du bassin, un colophon en deux colonnes d’écriture de chancellerie, gravé mais non enduit de laque, est assorti d’une nouvelle colonne de signature, suivie de deux sceaux.

 

Qin “Pureté limpide” de dos

Voici l’inscription :

Ne recherchez pas les connaisseurs.
Ne vous attachez pas à la saveur.
C’est en oubliant les sons que l’on comprend la musique.
Celui qui est capable de métamorphoser les émotions,
ne se rencontrera qu’une fois en mille ans.

Manifestement écrit après l’époque de Gu Taiqing, sans apparemment que son auteur ait eu connaissance de l’existence de cette poétesse exceptionnelle, le texte qui se veut élevé est en réalité totalement creux… et Wang Shixiang de conclure: «Il ne peut être que de la main d’un falsificateur».

«Pureté Limpide» 清梵 (qing fan), instrument faisant partie de la collection de qin anciens de Wang Shixiang, grand connaisseur des arts et artisanats traditionnels de la Chine. Il figure dans son bel ouvrage Self-cherished treasures of Twin-pine studio. A listing of items, Beijing 2003, p.12.

Qin “Pureté limpide”, inscription et sceaux au dos
Ouyang Xiu, portrait

OUYANG XIU

Écrivain de génie, homme d’État, historien et poète, Ouyang Xiu (1007-1072) est un des auteurs les plus attachants du début des Song. Dans son immense production littéraire, le qin est parfois évoqué. Un texte fameux vante par exemple les vertus thérapeutiques de cette pratique musicale. Ici, ce sont trois poèmes qui témoignent de l’admiration de l’auteur pour cet instrument à «l’insondable vertu»*.

* Voir encadré ci-desous.

 

À propos de «l’insondable vertu du qin», voir le chapitre intitulé «La chambre du qin» (Tsar Teh-yun 蔡德允 L’héritage d’une lettrée chinoise» page 33).

LA CHAMBRE DU QIN  愔愔室

Non loin de la chambre à coucher, la pièce où Cai laoshi jouait sa musique et faisait sa calligraphie était petite et sans fenêtre. C’était une sorte d’enclave dans le séjour, lui-même assez étroit, tout juste assez grande pour accueillir une table et deux chaises. Son qin était accroché au mur, face à un grand rouleau écrit de sa main. Cai laoshi avait nommé cette pièce « La chambre de l’insondable vertu du qin », en allusion à un vers de Ji Kang *. C’est là que chaque semaine, avec beaucoup de bienveillance et une grâce tout à elle, Cai laoshi nous enseigna «Le vieil immortel», «Élégie pour les Anciens», « La lune brille sur la passe » et autres mélodies. C’est là aussi, nous confia-t-elle un jour, qu’elle allait jouer son qin les nuits où elle ne trouvait pas le sommeil. Quand elle retournait se coucher, ses soucis avaient d’habitude été chassés par la musique et le sommeil arrivait alors que la mélodie qu’elle venait de jouer chantait encore en elle.

* Georges Goormaghtigh, L’ART DU QIN, p. 31 : « … Calme et profonde est la vertu de l’insondable qin. Il réclame un corps pur et un cœur affranchi… À sa juste valeur, seul l’homme parfait saurait comprendre entièrement le noble qin. »

DEUX POÈMES OFFERTS À UN MAÎTRE TAOÏSTE

I

李師琴紋如臥蛇
一彈使我三咨嗟
五音商羽主肅殺
颯颯坐上風吹沙
忽然黃鐘回暖律
當冬草木皆萌芽
郡齋日午公事退
荒涼樹石相交加
李師一彈鳳凰聲
空山百鳥停嘔啞
我怪李師年七十
面目明秀光如霞
慎勿辛苦求丹砂
惟當養其根
自然燁其華
又云理身如理琴
正聲不可干以邪
我聽其言未雲足
野鶴何事還思家
抱琴揖我出門去
獵獵歸袖風中斜

La laque du qin de maître Li est craquelée tel un serpent
Il se met à jouer, je pousse des cris d’admiration
Le souffle sombre des modes shang et yu
Soulève une poussière qui se pose sur mon siège
Soudain surgit la douce résonance du mode Huangzhong
La végétation reverdit…
À midi quittant mes tâches à la Préfecture,
Je traverse un paysage désolé fait d’arbres et de rochers
Et trouve Maître Li entrain de jouer l’air du Phénix
Plus un oiseau ne crie dans la montagne vide
Étonné de voir à septante ans
le visage lumineux de Maître Li, je lui demande son secret
Ne t’évertue pas à chercher la graine d’immortalité
Attache-toi seulement à la racine
D’elle-même la fleur s’épanouira
Il me dit encore prends soin de toi comme tu prends soin de ton instrument
Ne laisse pas s’infiltrer dans ta musique ce qui est pernicieux
J’aurais aimé en savoir plus
Mais déjà le vieil homme semblait vouloir rentrer chez lui
Son qin dans les bras il me salua et sortit
Ses manches flottaient dans le vent

DEUX POÈMES OFFERTS À UN MAÎTRE TAOÏSTE

II

無為道士三尺琴
中有萬古無窮音
音如石上瀉流水
瀉之不竭由源深
彈雖在指聲在意
聽不以耳而以心
心意既得形骸忘
不覺天地白日愁雲陰

Le qin de Maître Non Agir n’a que trois pieds de long
Mais il possède les sons inépuisables de l’Antiquité
Sa musique coule comme l’eau sur la roche
Sans jamais tarir car sa source est profonde
Les doigts du musicien produisent les notes mais c’est de l’intention que dépend sa musique
Ce ne sont plus les oreilles mais l’esprit qui l’écoute
Une fois le sens saisit, j’ai oublié mon être
Et n’ai pas vu arriver les nuages qui voilent le soleil pâle

EN JOUANT DU QIN

dans le style de Jia Dao (779-843)

古人不可見
古人琴可彈
彈為古曲聲
如與古人言
琴聲雖可聽
琴意誰能論
橫琴置床頭
當午曝背眠
夢見一丈夫
嚴嚴古衣冠
登床取之坐
調作南風弦
一奏風雨來
再鼓變雲煙
鳥獸盡嚶鳴
草木亦滋蕃
乃知太古時
未遠可追還
方彼夢中樂
心知口難傳
既覺失其人
起坐涕泛瀾

On ne peut plus voir les Anciens
Mais on peut encore jouer sur leurs instruments
Jouer des mélodies anciennes
C’est un peu converser avec les Anciens
Bien qu’on puisse entendre le son du qin
Qui saurait en exprimer tout le sens
Mon qin posé à la tête du lit
Je m’étais installé, dos au soleil, pour la sieste
En rêve, je vis un homme
Imposant vêtu à l’ancienne
Il s’assit sur mon lit
Et joua le Vent du Sud
Une bourrasque s’éleva
Il joua encore, des nuages arrivèrent
Les oiseaux et les bêtes se mirent à crier
La végétation à resplendir
Je compris alors que la Haute Antiquité
Êtait à portée de main
Ce bonheur éprouvé en rêve
Je le porte en moi mais comment le traduire en paroles ?
Quand je compris que l’homme n’était plus là
Je me redressai sur mon lit et pleurai à chaudes larmes

Qin “Pureté limpide” de face, horizontal

Le qin «Pureté Limpide»清梵, avec ses craqueleures en forme de ventre de serpent décrites par Wang Shixiang, posé horizontalement