Addendum

Nuages sur l’eau des rivières Xiao et Xiang

Xiao Xiang shuiyun 瀟湘水雲

Xiao Xiang shuiyun (vidéo-1)

Première prise de Cai laoshi filmée à Hong Kong en 1983

Xiao Xiang shuiyun (vidéo-2)

Deuxième prise de Cai laoshi filmée à Hong Kong en 1983

Poésie

Deux poèmes de Cai laoshi – traduction Georges Goormaghtigh

Nuages sur l’eau des rivières Xiao et Xiang

Xiao Xiang shuiyun 瀟湘水雲

Cette pièce, une des plus belles du répertoire, occupe une place très spéciale dans les morceaux que jouait Cai laoshi. Le thème de la contemplation de la nature associé à celui des souffrances de l’exil avait de quoi la fasciner.

C’est toujours avec une intensité particulière qu’elle interprétait cette composition. La douleur de l’exil, violemment ressentie après qu’elle ait dû quitter Shanghai, est aussi très présente dans sa poésie. Il y est souvent fait allusion aux «nuages qui s’élèvent sur la Xiao et la Xiang».

 

«Ce morceau a été composé sous les Song du Sud (1127-1279) par Guo Chuwang de Yungjia dans la province du Zhejiang alors qu’il était en exil au sud du Hunan. Il désirait ardemment voir les monts Jiuyi où était enterré le vertueux Empereur Shun. Mais chaque fois qu’il s’apprêtait à contempler ces montagnes, elles étaient cachées par les nuages ou par la brume qui s’élève des rivières Xiao et Xiang. Ces nuées symbolisaient à ses yeux les ministres corrompus faisant écran à la vertu du souverain. Toutefois, cette mélodie évoque le plaisir de voguer sur une rivière en regardant les nuages se refléter dans l’eau et le désir d’errer au gré des lacs en oubliant le monde.

La beauté des cette mélodie vient des sons amples et fluides qu’elle produit pour suggérer le mouvement des vagues et la course nonchalante des nuages. Les passages rapides doivent être joués sans encombre, les notes surgir sans laisser de trace. À plusieurs reprises les harmoniques sont suivies d’instants où le rythme est libre, ce qui donne à cette musique toute sa profondeur. Comment comprendre le sens d’une telle mélodie si son doigté ne vous a pas été transmis par un maître.»

Da huange qinpu 大還閣琴譜, 1673

Vue merveilleuse de la Xiao et de la Xiang, rouleau peint par Mi Youren

Vue merveilleuse de la Xiao et de la Xiang, rouleau peint par Mi Youren 米友仁 (1074-1153) – détail

Cai laoshi: «Xiao Xiang shuiyun» 瀟湘水雲

Deux prises, Hong Kong, 7 janvier 1983

Avertissement: Comme pour les deux video précédentes, celles qui figurent ici ont été jugées insatisfaisantes par leur auteur: «Trop rapide» pour la première, «Pas bonne», pour la seconde, elles ne sont effectivement pas exemptes d’imperfections.

Ne disposant malheureusement pas d’autre video du morceau, nous publions, tels quels, ces témoignages uniques de l’art du maître, nous souvenant à quel point ces «nuages sur l’eau» étaient chers à son cœur.

TsarTeh-yun 蔡德允 (Cai laoshi) filmée chez elle, le 7 janvier 1983 – Xiao Xiang shuiyun 瀟湘水雲, première prise

TsarTeh-yun 蔡德允 (Cai laoshi) filmée chez elle, le 7 janvier 1983 – Xiao Xiang shuiyun 瀟湘水雲, deuxième prise

(Pour une version plus aboutie de ce morceau, on se référera à l’une ou l’autre des interprétations figurant au chapitre «Rivières» de ces addenda. Toutes deux ont l’avantage d’être jouées avec un diapason plus flatteur, l’accordage de «Rugissement du tigre» ayant été, pour l’occasion, monté d’un ton.)

 

Poésie

Bien avant d’avoir fait connaissance avec le qin, Cai laoshi écrivait déjà des poèmes.

Toute jeune encore, armée d’une anthologie poétique et des encouragements de sa mère, elle étudie en autodidacte l’art subtil et complexe du ci , la poésie à chanter. Sa passion était telle qu’elle finit par installer à son chevet de quoi noter les vers que lui dictaient ses veilles nocturnes.

Plus de deux cent cinquante textes de Cai laoshi, poèmes à chanter, poèmes réguliers, préfaces en prose, etc., se trouvent rassemblés dans un élégant ouvrage en deux volumes publié à Hong Kong en 2003 par les soins de son élève Lau Chor-wah 劉楚華. Les textes, tous manuscrits, sont précédés de deux préfaces, la première écrite par un ami de longue date, le professeur Jao Tsong-yi 饒宗頤 (1917-2018) sous forme d’un poème à chanter où l’auteur célèbre l’art de Cai laoshi. Cette évocation se termine par une allusion au «Qinfu» de Ji Kang: «…Celui qui n’est pas profond et paisible, ne peut vivre en la compagnie du qin», citation commentée par ces mots: «telle est bien la vertu insondable, harmonieuse et réjouissante de son art». La seconde préface est de Cai laoshi elle-même.

Poèmes de Cai laoshi, page de gauche
Poèmes de Cai laoshi, page de droite
Version manuscrite de deux des trois poèmes (shi ) de Cai laoshi écrits sur des rimes de Su Dongpo. (Facsimile figurant dans le deuxième volume du recueil de ses poésie et textes en prose, publiés à Hong Kong en 2003).

Dans le premier poème, la poétesse constate qu’elle a quitté Shanghai depuis dix ans déjà. Elle pleure la mort de ses parents, mais se rassérène en réfléchissant au sens profond de sa pratique du qin.

Dans le second poème, traduit ici, outre la spontanéité de l’écriture, on peut observer la façon traditionnelle en Chine, de raturer un texte, faisant en sorte que le caractère indésirable garde sa lisibilité.

用東坡海南韻

我欲泛瀟湘
此願非一日
鼓琴碧波間
游魚百數十
海鳥伯翅來
遠岫雲自出
浩淼無涯岸

輕帆挂浪隙
遺世而孤往
勝賞曠今昔
宮商次第發
泠泠徹幕席
霞光接水光
萬道照山璧

(SUR DES RIMES DE SU DONGPO)

Voguer sur la Xiao et la Xiang!
Mon rêve récurrent:
Je joue du qin sur l’onde verte,
Les poissons vont par centaines.
Des mouettes arrivent à tire-d’aile.
Au loin, sur la montagne naissent des nuages
Partout de l’eau, à perte de vue
Sur mon esquif j’affronte la vague.
Quittant le monde et ses tracas
j’avance solitaire
Dans l’inouïe beauté de ces rivages
Mes notes s’élèvent une à une
et vont peupler le soir.
Derniers reflets des nuages
sur les sentiers de la montagne.

Poèmes de Cai laoshi, page de gauche
Poèmes de Cai laoshi, page de droite
Version manuscrite du poème à chanter (ci ) sur l’air de Qianqiusui

前秋歲

茫茫人世
浩劫何時已
魑魅影 黎元淚
崎嶇嗟驛路
喧赫多貂珥
無賴甚
扁舟欲向天涯逝

月影涼於水
茗味甘如醴
君莫舞 醒又醉
長歌消傀儡
蜜意空憔悴
休問那
江山千古興亡事

SUR L’AIR «QIANQIUSUI»

Le monde est dans la tourmente,
Quand donc cessera le désastre?
L’ombre des démons plane sur le peuple en larmes.
Sur les routes les riches paradent,
parmi eux beaucoup de bons à rien.
Sur mon esquif je voudrais fuir à l’autre bout du monde.

La clarté de la lune est plus fraîche que l’eau,
le goût du thé aussi délectable que du vin.
Ne vous moquez pas de moi,
dessoûlée, puis ivre à nouveau,
chantant pour soulager ma peine.
La tenir secrète ne servirait à rien.
De tout temps le pays a connu prospérité et déclin.