Addendum

ZHA FUXI

查阜西

Da jiang dong qu (Audio)

Par Zha Fuxi

Oulu Wangji (AUDIO)

Par Zha Fuxi et Jiang Fengzhi, qin et erhu

Zha Fuxi

查阜西 (1895 -1976)

Le 10 juin 1945, un mois à peine après la fin de la Deuxième guerre mondiale en Europe, un ingénieur chinois en mission aux USA se produit à la Library of Congress de Washington. Il interprète des musiques de son pays sur un ancien instrument à cordes. Enthousiasmés, les organisateurs proposent qu’on enregistre un choix de morceaux du répertoire de cet hôte étonnant.

Manuscrit du Chant du Pêcheur. p. 2, par Cai L

1945. En Amérique, Zha Fuxi fait une démonstration de qin.

Né dans une région reculée de l’ouest du Hunan, fils d’un petit fonctionnaire provincial sous les Mandchous qui avait du mal à nouer les deux bouts avec ses neuf enfants et sa mère opiomane, Zha Fuxi a eu pour première éducation musicale le chant des cultivateurs de la minorité Miao, ceux des bateliers et des coolies des rives voisines, mais aussi le chant des oiseaux et celui des gibbons, ces singes aux longs bras, d’une grâce extrême, qui quittent rarement la cime des arbres dans lesquels ils vivent et poussent le soir de long cris déchirants.

Envoyé en Amérique par la compagnie d’aviation chinoise dont il est un des dirigeants pour étudier l’organisation de l’aviation civile américaine, cet homme dans la force de l’âge, de stature modeste mais à l’autorité naturelle et à la carrière en ingénierie civile déjà bien remplie, est aussi un patriote dont les convictions politiques l’ont un temps conduit en prison.

Ami des musiciens et excellent musicien lui-même, ce spécialiste de la construction des chemins de fer et de l’aéronautique, a beaucoup œuvré pour le développement de l’art musical dans son pays. Il a, notamment joué un rôle crucial dans les échanges entre sociétés d’amateurs de qin de différentes villes de Chine et s’est très tôt lancé dans d’importantes recherches musicologiques, notamment l’étude des échelles musicales et le recensement systématique des recueils de tablatures pour qin. Ce travail allait l’occuper de nombreuses années et être couronné par la publication d’un monumental ouvrage, référence incontournable pour tout joueur de qin depuis sa parution il y a près de 60 ans.

Société de qin de Suzhou
1935. Réunion de joueurs de qin à Suzhou, parmi lesquels Zha Fuxi et Peng Zhiqing (premier et cinquième debout, depuis la droite).
Pêcheur solitaire - Peinture de Ma Yuan

1954. De gauche à droite, Zhang Ziqian 張子謙, Zha Fuxi 查阜西, Shen Caonong 沈草農.

Bien avant son voyage en Amérique, Zha Fuxi avait eu l’idée de demander à Zhang Ziqian, un ami fidèle particulièrement amène et enthousiaste, de tenir le journal de bord des activités de la «Jinyu qinshe», société d’amateurs de qin établie à Suzhou puis à Shanghai. Grâce à cette chronique précise et détaillée on peut suivre de près les faits et gestes d’un groupe de musiciens tout au long des années mouvementées qui précédent et suivent l’arrivée au pouvoir du parti communiste, on dispose ainsi d’un passionnant témoignage sur une période cruciale de l’histoire de la musique chinoise et sur les acteurs qui jouèrent un rôle déterminant dans l’évolution du qin au 20e siècle. Musiciens attachés à l’ancienne tradition lettrée, mais désireux d’introduire le qin dans l’arène des concerts publics, amateurs de réunions informelles à l’ancienne, prêts cependant, à s’engager dans les méandres de la production radiophonique et discographique… Ce qui frappe à la lecture de ces comptes rendus succincts, notés au fil des jours, est avant tout la ferveur et le désintéressement des membres de cette société. Les notes de Zhang Ziqian qui était un musicien remarquable, fourmillent aussi de détails sur les qin anciens – abondants à Shanghai à l’époque – sur leur restauration et leurs qualités respectives, sur la lutherie moderne et la difficulté de trouver de bonne cordes… autant de considérations qui ne laissent pas le lecteur d’aujourd’hui indifférent. L’éternelle et pathétique quête d’un système d’amplification un tant soit peu efficace pour transmettre à des auditeurs souvent novices le son subtil de leurs instruments, tient de l’héroïsme. Les allusions discrètes aux démêlées de certains membre de la société avec l’administration nouvellement mise en place et l’impact de plus en plus pressant des mouvements politiques annoncent la fin abrupte du journal: toute activité cessa du jour au lendemain pour la société de qin shanghaïenne, la Révolution culturelle venait de commencer.

L’intérêt de Zha Fuxi pour ses amis musiciens et plus généralement pour tout amateur de qin, s’est manifesté dans l’enquête très clairvoyante qu’il mena dès les années ’50 pour répertorier l’ensemble des joueurs de qin du pays. Sa démarche avait pour but de s’enquérir du sort de musiciens qui se trouvaient souvent dans des conditions morales et matérielles très précaires après les bouleversements sociaux intervenus en Chine depuis la chute de l’empire. Cette prise de contact lui donna l’idée d’enregistrer ces musiciens souvent âgés et sans élèves à qui transmettre leur art.

Une véritable «ethnologie d’urgence» intelligemment orchestrée et menée tambour battant pendant plus de trois mois dans dix sept villes importantes de Chine, avec l’assistance de deux jeunes chercheurs de l’institut de musicologie et l’aide technique des stations de radio locales. Une septantaine de musiciens, furent enregistrés: pas moins de 160 heures de musique — dont seule une partie a été publiée à ce jour — sur vinyle tout d’abord, dans les années ‘60, puis rééditée par la suite à plusieurs reprises sur huit CD, les fameux «lao ba pian» 老八片 (huit vieux disques) que nous avons pris l’habitude ici d’appeler «les incunables».

Pêcheur solitaire - Peinture de Ma Yuan

Zha Fuxi jouant du qin.

Quand on lit dans la biographie de Zha Fuxi, l’énumération des nombreuses charges qui furent les siennes, on se demande comment cet homme d’action entreprenant et énergique trouvait encore le temps de pratiquer le qin, et ce, à un tel niveau. Comment cet ingénieur très demandé, patriote visionnaire, responsable de compagnies aériennes, avait réussi à combiner ces différentes carrières… et mener encore de front celles d’artiste et de savant? Ne serait-ce pas peut-être dans la vie de certains grands lettrés chinois du passé que se trouve la réponse? Calligraphes admirables et néanmoins bons administrateurs, grands hommes d’état et en même temps poètes?

Une expression courante évoque l’homme de bien en ces termes «Jiandan qinxin» 劍膽琴心: il a à la fois «le courage du bretteur maniant son épée» et «la sagacité du musicien jouant de son qin». Elle s’applique parfaitement à Zha Fuxi.

Zha Fuxi Kunqu

Zha Fuxi chante «Vers l’East coule le fleuve» accompagné à la percussion par Yu Pingbo.

Deux morceaux pourraient illustrer, mieux que des mots, le tempérament et le talent de ce musicien.

Le premier est la version quasi-opératique d’un poème de Su Dongpo, le plus généreux génie de la littérature chinoise, chantée en public, à l’occasion d’une cérémonie solennelle par un Zha Fuxi à l’âge de 72 ans:

Vers l’Est coule le fleuve,
Emportant dans ses flots les héros du passé…
…On se moquera de moi, de mon coeur qui déborde, de mes cheveux tôt blanchis.
Cette vie n’est qu’un rêve!
À la lune qui brille sur le fleuve, en libation, je verse une coupe.

Da jiang dong qu 大江東去 Vers l'Est coule le fleuve · 5:08

par Zha Fuxi / 1967

Le second morceau est un duo qin et erhu, instrument à cordes frottées rarement associé au qin. Ce jour là, voyant qu’il avait à faire à un musicien exceptionnel, Zha Fuxi ne manqua pas l’aubaine et décida d’interpréter avec Jiang Fengzhi 蔣風之 une mélodie ancienne sur un thème taoïste. Zhuangzi chapitre 12: «Là où il y a mécanisme, il y a nécessairement calcul, et celui qui fonctionne de cette façon développe inévitablement un esprit calculateur. Il perd ainsi de sa candeur native. Lorsque quelqu’un a perdu cette candeur, son esprit et sa vie même ne sont plus en paix. Le Dao ne saurait résider chez une telle personne.»

Il y avait un jeune homme qui vivait au bord de la mer et s’était pris de passion pour les mouettes. Chaque matin, il se rendait sur le rivage pour suivre leurs ébats. Les mouettes l’entouraient par centaines. Son père lui dit un jour: «J’ai appris que les mouettes jouent avec toi. J’aimerais que tu m’en attrapes quelques-unes pour que je puisse moi aussi me divertir avec elles.»

Le lendemain, quand le garçon se rendit au bord de la mer, les mouettes tournoyèrent dans les airs mais ne se posèrent pas.

C’est pourquoi il est dit: la parole suprême est dans la non-parole, l’agir suprême est dans le non-agir. Ce que connaît l’intelligence ne peut être que superficiel.

Liezi, chapitre 2, traduction Jean Levi

Oulu wangji 鷗鷺忘機 L’enfant et les mouettes · 05:58

par Zha Fuxi et Jiang Fengzhi / qin et erhu / 1962